il y a...

Il y a des paysages urbains, périurbains et ruraux, des intérieurs et des extérieurs, des immeubles, des appartements, des terrasses et des jardins, des moyens de transports et leurs occupants. 

Il y a partout où chacun d’entre nous peut se trouver.

Il y a le moment où je me (re)trouve là et que les lieux et leurs occupants ne constituent pas une source d’inspiration ou de révélation. 

Il y a la photographie que je fais de ce moment là, où ni l’identité, ni la relation, ni l’histoire ou l’événement ne font véritablement sens. Il y a une une photographie où la perte de repère, de principe et de logique est tout ce qui manque à l’image pour être vraie. 

Il y a ce manquement inscrit dans ma pratique de la photographie pour agir là où et quand la perception devient un contact entre le vu et le voyant.

Il y a pour celui qui regarde, un temps avant qu’il ne reconsidère sa perception et ne l’expérimente.

Il y a la démarche d’un photographe d’humeur, de prétexte ou d’occasion - celle du photographe voyageur - qui ne s’oppose pas à la démarche du photographe professionnel ou savant, mais s’impose comme une nécessité pour une réelle expérimentation de la perception comme mobilité dans le visible. 

16/8 est le fait d’un rapprochement de deux photographies de format carré. Il établit un rapport entre la largeur et la hauteur d’une image qui en détermine le format.

Au delà d'un format qui n’est pas sans rappeler celui que l’on nomme couramment dans l’édition «paysage» ou « 16/9e» au cinéma,en supprimant la distance qui sépare deux photographies, j’établis un contact entre deux représentations spatiales qui n’étaient pas vouées à se rencontrer. Je provoque un rapprochement spatial peu probable à l’irréversibilité du temps et fonde sur ce rapprochement - point de contact et de rupture, de rencontre et de conflit, d’accord et dissensus - l’énonciation de ce qui ne se voit pas d’emblée. Je balise les passages, les glissements, les étalements. Je cause les enchevêtrements, les imbrications et les confusions. Je permets les confrontations, les déformations et les déplacements. J’associe les distinctions et les différenciations. Je convoque les réverbérations et les réflexions.

À partir de la séparation, de la discontinué et d’un manquement d’évidence, j’organise sciemment de faux raccords pour aller vers ce que je nomme une absence non pas de conclusion, mais de raisons et de motifs. 

L’impossibilité d’habiter le temps et de le nourrir de projets impose de s’agripper à  l’espace en allant d’un lieu à un autre. L’espace est un cran d’arrêt à la durée car si le temps échappe à toute tentative de contrôle et confronte à l’angoisse du devenir, l’espace, pure étendue, est maîtrisé par l’individu. On le parcourt à sa guise sans qu’il impose une direction irrémédiable, à la différence du temps. L’errance spatialise le temps pour en désamorcer l’irréversibilité et le tenir sous contrôle.

David Lebreton - Disparaître de soi / une tentation contemporaine

Initialement prétexte à une pratique quotidienne de la photographie, chroniques m’a permis d’entreprendre un travail sur un corps suspendu : le corps des usagers des transports en commun.

Un corps suspendu à la durée d’un déplacement. Une temporalité que seul le corps soutient. Un corps duquel le regard échappe volontairement aux regardeurs. Le regard est ailleurs. Il s’affaire à négocier avec le face à face et le côte à côte. Le corps occupe la place qui a été prévu pour lui. Il produit ce qu’on attend de lui. Il maintient dans l’indifférence une attente commune à d’autres.

Récits des faits et gestes de corps coutumiers de la temporalité, de l’organisation spatiale et des équipements propres aux moyens de transports, chroniques devient le portrait d’un corps de femmes, d’hommes et d’enfants toujours les mêmes, identiques et pourtant singuliers et multiples.

Ceci, désigne ce qui est proche, là ce qui est plus ou moins éloigné.

En donnant ceci là pour titre à ce travail je fabrique une locution qui tend à brouiller ce qui distingue ceci de là et inversement.

Ceci là est une série de photographies qui doit son existence moins à un coup du sort dont on dit qu’il est dû au hasard ou à la malchance, qu’à celui d’une époque dont on dit qu’elle doit beaucoup à l’indifférence et l’absence d’altérité.

ceci là, est une succession d’images entre lesquelles il ne se passe rien. Le hors cadre n’existe pas. Il n’y a rien en dehors des images. Elles n’ont rien d’autre à dire que ce qu’elles montrent. Elles ne vont pas au delà de cette affirmation, elles ne prétendent pas soutenir un message ou un discours, dénoncer une vérité ou une réalité. D’un champ visuel où le vrai et le faux s’opposeraient, elles ne révèlent rien. Elles fixent de la relation du vrai et du faux, leurs connivences et leurs complaisances pour en mesurer l’impact sur notre perception.

Alors que je longeais, les grilles d’un chantier à Romainville, j’ai remarqué la présence d’un mât à l’extrémité duquel flottait un drapeau. Sur la toile rouge du drapeau étaient inscrites sept lettres majuscules et blanches : un e, un i, deux f, un a, un g et un e. Le drapeau n’était pas l’emblème d’une société mais celui de ce terrain non pas vague, mais délimité et rempli d’indices. 

Ce jour là, j’ai découvert un monde. Celui du chantier, du champ ou du camp. Je ne savais plus. Régulièrement, je suis retourné à la Zac de l’Horloge, le dimanche, quand il n’y a plus aucune activité, ni aucun homme en vue. Puis je me suis rendu dans d’autres zones, toujours au moment de la trêve, moins pour comprendre ou témoigner que pour voir quelles histoires, quels récits pouvaient tramer ces drôles de mondes dans notre imaginaire commun.

 

 

La structure du monde dépend fortement de l’ordre des éléments et de l’importance respective des espèces ; leur réorganisation et les déplacements qui en modifient l’importance sont au nombre des processus les plus puissants pour faire ou refaire des faits et des mondes

Nelson Goodman - L’art en théorie et en action

© thierry grapotte