à propos...

Un dimanche en février 2019, alors que je longeais un chantier à Romainville, j’ai remarqué la présence d’un mât à l’extrémité duquel flottait un drapeau. Sur le rectangle de toile rouge étaient inscrites en lettres majuscules et blanches : un E, un I, deux F, un A, un G et un E. Le drapeau que j’observais n’était pas, ici, l’emblème du célèbre groupe français de construction et de concession, mais celui d’une vaste étendue délimitée par un grillage - un territoire. En m’introduisant sur ce territoire, j’ai découvert un monde inerte et pourtant rempli d’indices ; ceux du chantier, du champ ou du camp. Je ne savais plus. J’étais là, où visiblement, dans l’immobilité et le silence quelque chose de prodigieux et d’ahurissant était en train de se passer, mais sans saisir précisément ce qui se jouait.

À la suite de cette première expérience, durant plusieurs mois je me suis rendu sur différents chantiers, un peu partout en France, toujours au moment de la trêve pour échapper à la dimension hégémonique que recèle un chantier en action. J’ai veillé à rester au plus près de cette préoccupation en réalisant des images équivoques. Des images d’où tous les repères, qui en permettraient une localisation, sont volontairement absents et que je n’ai pas légendés. Ces images ont été faites, non pas pour comprendre ou témoigner mais pour observer quels récits pouvaient tramer ces territoires dans notre imaginaire et avenir commun. Elles sont successibles d’êtres vues et interprétées de manières différentes. Chaque image est une incitation où chacun peut exercer et éprouver sa propre fascination face à ces territoires esseulés et inertes que sont les chantiers durant la trêve. Remuer est une série où chacun est à même de reconsidérer sa propre perception face à un état du monde, où destruction et construction se fondent et se confondent plus qu’ils ne s’affrontent.

remuer est une série sur le chantier vu comme espace où le temps est en perte de repères.

Remuer est un verbe usité pour parler d’un geste appliqué à une chose matérielle ou immatérielle. On remue de l’eau, la terre, le passé ou une personne. Agissant sur une chose ou sur quelqu’un, ce geste soumet à une agitation, une pression, un déplacement, un soulèvement ou un questionnement, et provoque une transformation, un bouleversement, une révolution, une perturbation ou une émotion. Ce qui a été remué sur un chantier au moment de la trêve relève d’un état des choses en devenir où, modifié par un geste, le mouvement du temps ne repose plus sur son écoulement naturel.

En 1975, Wright Morris écrit « De plus en plus, le présent semble être ce temps où nous liquidons le passé visible. » Aujourd’hui, les Zac, comme tous les chantiers entrepris un peu partout dans le monde, ne démontrent-ils pas que notre présent semble être ce temps où nous liquidons non seulement le passé visible, mais également un présent à peine visible au profit d’un avenir prévisible ?